Maçonnerie 03190 Hérisson climatique : Comment le maçon adapte les structures face au changement climatique

Tu as sûrement remarqué que les étés sont plus chauds, que les pluies sont plus violentes, et que les épisodes de sécheresse s’enchaînent. Le changement climatique n’est plus une hypothèse lointaine, c’est notre quotidien. Et pour nous, maçons, c’est un défi de taille. Les structures en maçonnerie qui ont traversé des décennies, voire des siècles, se trouvent aujourd’hui confrontées à des agressions qu’elles n’avaient jamais connues. Les ponts voûtés, les murs de soutènement, les bâtiments anciens, mais aussi les constructions neuves doivent intégrer ces nouvelles donnes.

Face à l’adaptation au changement climatique, le métier de maçon se réinvente. Il ne s’agit plus seulement de monter un mur droit ou de couler une dalle solide. Il faut désormais anticiper les aléas climatiques : inondations torrentielles, retrait-gonflement des argiles, canicules, tempêtes. Comment fait-on pour que nos ouvrages résistent ? Quelles techniques, quels matériaux privilégier ? Je suis allé à la rencontre de ceux qui cherchent des réponses et de ceux qui les appliquent déjà sur le terrain.

Hicham Cherifi, doctorant à l’Université Gustave Eiffel, travaille précisément sur ce sujet au sein du laboratoire RRO (Risques Rocheux et Ouvrages géotechniques). Je l’ai rencontré lors d’une démonstration à la Fête de la Science, où il présentait une maquette impressionnante. Il m’a expliqué : « Ma thèse porte sur la vulnérabilité des structures en maçonnerie face au réchauffement climatique. Je travaille sur des ouvrages spécifiques, les murs de soutènement, qu’on trouve la plupart du temps sur les routes, mais aussi dans les bâtiments, sur les berges des fleuves. Ce sont des ouvrages assez peu étudiés par rapport au béton, mais ils représentent un patrimoine immense. » 

Les nouveaux risques climatiques qui menacent les ouvrages 🌍

Pour adapter nos constructions, il faut d’abord comprendre ce qui les menace. Le changement climatique agit sur plusieurs fronts.

1. L’eau : des pluies diluviennes qui érodent et déstabilisent

Les épisodes de pluies extrêmes, comme ceux qu’ont connus la Loire et l’Ardèche en octobre 2024 avec près de 20 cm d’eau par m² en une nuit, mettent les ouvrages à rude épreuve. Le Cerema est intervenu sur une quarantaine d’ouvrages après ces inondations. Le constat est clair : si les voûtes et leurs appuis ont souvent bien résisté, ce sont les berges, les remblais d’accès et les protections qui ont souffert. Les ouvrages en maçonnerie ont dû faire face à des embâcles, des transports de sédiments, des affouillements.

Hicham Cherifi confirme : « Avec l’augmentation des pluies diluviennes, si on prend l’exemple des pluies de Valence en Espagne récemment, les murs de maçonnerie ont subi des dégâts importants. »  L’eau s’infiltre, lessive les joints, emporte les terrains en amont et en aval. Un mur de soutènement mal drainé peut voir sa stabilité compromise en quelques heures.

2. La sécheresse et le retrait-gonflement des argiles (RGA)

C’est l’un des risques les plus sournois. Les argiles présentes dans les sols ont la particularité de gonfler avec l’humidité et de se rétracter avec la sécheresse. Ces mouvements, même minimes, peuvent fissurer les fondations et les murs. Selon l’Observatoire National sur les Effets du Réchauffement Climatique (ONERC), on anticipe une aggravation des risques de sécheresse et de retrait-gonflement des argiles dès 2021-2050.

France Assureurs estime une hausse de 93% du coût des dommages climatiques entre 2020 et 2050. Pour la maçonnerie, cela signifie des reprises en sous-œuvre, des consolidations de fondations, et surtout, une réflexion approfondie sur l’ancrage des nouvelles constructions.

3. La chaleur : canicules et confort d’été

Ce n’est pas seulement une question de structure, mais aussi d’usage. Les bâtiments doivent protéger leurs occupants des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses. L’étude de l’OID évoque une multiplication par 3 du nombre de bâtiments concernés par les risques de stress thermique d’ici 2050. Le maçon doit intégrer cette donnée dès la conception : isolation par l’extérieur, choix de matériaux à forte inertie, protections solaires.

4. Les mouvements de terrain et les risques sismiques

Hicham Cherifi évoque aussi le risque sismique : « Comment ces ouvrages vont se comporter face à des sollicitations dynamiques spécifiques ? Sur ce point, il y a encore trop peu de recherche. »  La combinaison de sols fragilisés par la sécheresse et de secousses telluriques est un scénario que les ingénieurs commencent à peine à étudier.

Les solutions d’adaptation : ce que le maçon doit mettre en œuvre 🛠️

Face à ces défis, des solutions existent. Certaines sont techniques, d’autres passent par le choix des matériaux.

1. Repenser les fondations et le drainage

L’adaptation des structures commence par le sol. Pour lutter contre le retrait-gonflement des argiles, il faut des fondations plus profondes, descendant sous la zone sensible. Le drainage est crucial : il faut évacuer l’eau loin des murs pour éviter les infiltrations, mais aussi capter l’eau de ruissellement en cas de crue.

Le retour d’expérience du Cerema après les inondations de 2024 montre l’importance des éléments de protection : murs en aile, enrochements, entretien des berges. La remise en état de ce patrimoine interroge aussi sur le savoir-faire en matière de réparation des ouvrages en maçonnerie, dont les techniques se sont perdues.

2. Adopter des matériaux bas carbone et résilients

Le secteur du bâtiment génère 23% des émissions de gaz à effet de serre et 43% des consommations énergétiques françaises. Pour être vertueux, un bâtiment doit donc réduire son empreinte carbone tout en résistant aux aléas.

Les innovations matériaux :

  • Blocs bois-ciment : Composés à 80% de bois de sapin recyclé et 20% de ciment, ces blocs sont deux fois plus légers que le béton standard (11 kg contre 22 kg). Ils se posent à sec, sans mortier, et intègrent déjà un isolant. Le chef de chantier C. B. de l’entreprise CCE témoigne : « C’est notre premier chantier avec ce produit : il est évident que nous gagnons en matière de manutention manuelle. » 
  • Bétons bas carbone : Des entreprises comme Materrup développent des ciments à base d’argile crue, permettant de réduire considérablement l’empreinte carbone tout en conservant les mêmes performances mécaniques et les mêmes méthodes de mise en œuvre.
  • Matériaux biosourcés : Chanvre, paille, terre crue, bois. Ces matériaux, en plus de stocker du carbone, offrent une excellente inertie thermique, idéale pour le confort d’été.

3. Concevoir des bâtiments résilients et bioclimatiques

Un bâtiment résilient, c’est un bâtiment qui peut subir une inondation ou une tempête sans être détruit, et qui peut être remis en état rapidement. La FFB, dans sa revue Bâtimétiers, donne des exemples inspirants.

À Mayotte, le gymnase du collège de Kaweni a été conçu avec une structure en bois et une membrane textile souple, capable de résister aux vents cycloniques et de se déformer lors des séismes. Les façades sont orientées pour capter les alizés et assurer une ventilation naturelle, la toiture claire renvoie les rayons du soleil. Résultat : pas besoin de climatisation sous les tropiques.

Samuel Guillermard, de l’entreprise SMC2, explique : « Nous avons conçu pour ce gymnase une structure en bois associée à une membrane textile souple qui résiste aux vents très élevés des cyclones et dont la souplesse lui permet de se déformer et de très bien tenir en cas de tremblement de terre. » 

4. Les Solutions d’Adaptation Fondées sur la Nature (SAFN)

Plutôt que de tout bétonner, on peut utiliser la nature pour protéger les bâtiments. La désimperméabilisation des sols permet à l’eau de s’infiltrer plutôt que de ruisseler. Les toitures végétalisées rafraîchissent l’air et retiennent l’eau. Les couloirs de ventilation, comme à Stuttgart, canalisent l’air frais vers les centres-villes.

Ces solutions, reconnues par le GIEC, sont sobres en ressources et en énergie, et préservent la biodiversité.

Dialogue entre un maçon de terrain et un chercheur

Moi : « Hicham, concrètement, quand je suis sur un chantier de rénovation d’un vieux mur en pierre, qu’est-ce que je dois regarder en priorité pour l’adapter au climat ? »

Hicham Cherifi : « D’abord, l’état des joints. Des joints dégarnis, c’est une porte ouverte à l’eau. Ensuite, regarde la végétation : des racines trop développées peuvent fragiliser la structure. Et surtout, vérifie le système de drainage en pied de mur. Si l’eau stagne, le mur finira par bouger. Dans ma recherche, je combine un volet expérimental et numérique pour tester les effets des risques hydrauliques. L’idée est de produire des modèles fidèles pour mieux comprendre et renforcer ces ouvrages. » 

Moi : « Et pour une construction neuve, je dois changer ma façon de faire ? »

Hicham Cherifi : « Oui et non. Les bases restent les mêmes, mais il faut intégrer de nouveaux paramètres. Par exemple, si tu construis dans une zone sujette aux sécheresses, tes fondations devront être plus profondes pour atteindre un sol stable, hors d’atteinte du retrait-gonflement. Et choisis des matériaux avec une bonne inertie pour le confort d’été. La maçonnerie est un matériau très durable, mais il faut l’adapter aux conditions futures. »

Tableau : Risques climatiques et solutions constructives

Aléa climatiqueConséquence sur la structureSolution d’adaptation
Pluies extrêmes / inondationsAffouillements, saturation des sols, embâclesDrainage renforcé, protections de berges, surélévation 
Sécheresse / RGAFissuration des fondations et des mursFondations profondes, joints souples, solin souple 
CaniculesSurchauffe intérieure, inconfortIsolation par l’extérieur, matériaux à forte inertie, brise-soleil, toiture à fort albédo 
Tempêtes / cyclonesArrachement de toitures, pression du ventStructures renforcées, ancrages spécifiques, formes aérodynamiques 
Glissements de terrainRupture des appuis, effondrementÉtudes géotechniques préalables, drainage des pentes 

FAQ : Vos questions sur l’adaptation des structures

Q : Qu’est-ce que le retrait-gonflement des argiles (RGA) et pourquoi c’est un problème pour la maçonnerie ?
R : C’est un phénomène où les sols argileux changent de volume selon leur teneur en eau. En période de sécheresse, ils se rétractent, ce qui peut entraîner des tassements différentiels et des fissures dans les fondations et les murs. C’est l’une des principales causes de sinistres en France métropolitaine aujourd’hui.

Q : Dois-je changer mes méthodes de construction pour un bâtiment résilient ?
R : Pas forcément tout changer, mais adapter. Par exemple, les blocs bois-ciment se posent à sec, sans mortier, ce qui change la gestuelle, mais accélère le chantier et réduit la pénibilité. Les bétons bas carbone, eux, s’utilisent exactement comme les bétons traditionnels.

Q : La réglementation RE2020 prend-elle en compte ces risques ?
R : La RE2020 est surtout axée sur la réduction de l’empreinte carbone et la performance énergétique (notamment le confort d’été). Elle intègre déjà une partie des enjeux d’adaptation, mais le volet « résilience face aux aléas » est encore en construction au niveau réglementaire. Des groupes de travail, comme celui du Plan Bâtiment Durable, planchent sur le sujet.

Q : Comment entretenir un ouvrage en maçonnerie pour qu’il résiste mieux au climat ?
R : L’entretien régulier est crucial : surveiller et réparer les joints dégradés, entretenir la végétation, maintenir les systèmes de drainage en état, vérifier l’absence de fissures évolutives. Le retour d’expérience du Cerema montre que les ouvrages entretenus résistent bien mieux aux crises.

Le maçon, artisan de la résilience

Voilà, tu as maintenant une vision plus claire des défis qui nous attendent. Le changement climatique n’est pas une fatalité, c’est un appel à évoluer, à innover, à retourner aux sources de l’intelligence constructive. Le maçon d’aujourd’hui et de demain n’est pas seulement celui qui monte des murs. C’est celui qui comprend le sol sur lequel il construit, qui choisit des matériaux adaptés à leur temps, qui intègre dès la conception les aléas climatiques à venir.

Ce métier, qui est le plus ancien du bâtiment, devient soudainement l’un des plus stratégiques pour l’avenir de nos territoires. Les ponts en maçonnerie qui ont traversé les siècles nous montrent que c’est possible, à condition de les entretenir et de les adapter. Les innovations comme les blocs bois-ciment ou les bétons bas carbone nous donnent les outils pour construire mieux, plus sobrement, plus durablement.

Alors, la prochaine fois que tu seras sur un chantier, regarde au-delà du mur que tu montes. Regarde le ciel, regarde le sol, regarde l’eau qui coule. Pose-toi la question : « Est-ce que mon ouvrage tiendra dans cinquante ans, dans cent ans, face à ce que le climat lui réserve ? » Si la réponse est non, alors il faut innover. Si la réponse est oui, alors tu auras fait plus que ton métier : tu auras contribué à bâtir un monde résilient.

« Bâtir pour aujourd’hui, penser pour demain, durer pour toujours. »

Hicham Cherifi conclut : « Après ma thèse, je pense travailler dans l’expertise en génie civil, en m’appuyant sur les connaissances, la réflexivité et la légitimité que me permet d’avoir la thèse pour cela. C’est une manière de mobiliser la recherche pour faire avancer concrètement les infrastructures de sorte à ce qu’elles soient plus résistantes et plus sûres face aux défis futurs. »  Voilà une belle philosophie pour tous ceux qui, comme nous, manient la truelle et le béton. Le climat change, la maçonnerie aussi. Et c’est tant mieux.

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