En tant que carreleur, je passe ma vie à poser du carrelage, mais je passe tout autant de temps à répondre à une question qui revient systématiquement chez mes clients : « Comment est-ce qu’on entretient ça sans l’abîmer ? ». Et croyez-moi, le choix du produit d’entretien est aussi crucial que celui de la colle ou du joint. Aujourd’hui, nous allons trancher un débat ancestral qui agite les maisons françaises : le savon noir versus le savon de Marseille. Ces deux monuments de la dèche française sont souvent confondus, mélangés, voire opposés à tort. Pourtant, leurs compositions, leurs usages et leurs résultats sur le carrelage diffèrent radicalement. Si vous voulez éviter les traces, les voiles blanchâtres ou les sols glissants, restez avec moi, car ce comparatif va vous épargner bien des erreurs.
1. Le duel des titans : comprendre leurs compositions
Avant même de parler de serpillière, il faut ouvrir le capot. En tant que professionnel, je ne jure que par la composition. Beaucoup de mes clients pensent que le savon noir et le savon de Marseille sont interchangeables. C’est une erreur fondamentale.
Le savon de Marseille authentique, c’est l’histoire d’un bloc de 600g, issu d’un savonnier. Sa composition est d’une sobriété monacale : de l’huile végétale (généralement d’olive ou de palme selon les recettes traditionnelles), de l’eau, du sel et de la soude. Point final. Pas de parfum, pas de conservateurs. C’est un savon solide qui a pour particularité d’être détergent, c’est-à-dire qu’il nettoie en profondeur en émulsifiant les graisses.
Le savon noir, quant à lui, est un liquide (ou une pâte) à base d’huile d’olive (ou de lin) saponifiée avec de la potasse. Contrairement à son cousin marseillais, il contient souvent de la glycérine, ce qui lui confère des propriétés dégraissantes exceptionnelles et un pouvoir assouplissant. Attention tout de même : le savon noir du commerce contient parfois des agents chimiques pour fluidifier la texture. Si vous êtes puriste, je vous conseille de lire l’étiquette comme un contrat.
2. Le test sur sols carrelés : lequel choisir selon le type de carrelage ?
Ici, je sors mon carnet de notes d’expert. On ne nettoie pas une terre cuite comme on nettoie une faïence ou une pierre naturelle. Voici comment je conseille mes clients selon le revêtement.
🧽 Savon de Marseille : le choix de la sécurité pour les sols fragiles
Pour les sols en terre cuite, en tommette ou en pierre naturelle (travertin, marbre), le savon de Marseille en paillettes ou en copeaux est votre meilleur allié.
- Pourquoi ? Il ne contient pas de corps gras en excès. Lorsqu’on nettoie une terre cuite avec du savon de Marseille dilué dans de l’eau chaude, il nettoie les pores sans laisser de film gras.
- Petit secret de pro : Pour les sols poreux, j’ajoute une cuillère à soupe de cristaux de soude dans l’eau de rinçage. Ça dégraisse les joints de ciment sans les attaquer. Attention, je déconseille formellement le savon de Marseille pur ou en bloc frotté directement sur le sol, cela laisse des résidus blancs qui sont une horreur à rattraper.
🧴 Savon noir : le roi du dégraissage pour les carrelages modernes
Si vous avez un carrelage émaillé (le grès cérame rectifié que je pose souvent dans les cuisines), le savon noir est imbattable.
- Pourquoi ? La cuisine accumule les graisses de cuisson. Le savon noir, avec sa texture onctueuse, vient à bout des projections grasses sans effort. De plus, il nourrit le carrelage émaillé, lui redonnant cet aspect satiné et profond que l’on aime.
- Mise en garde : Sur les carrelages brillants (faïence murale ou sol brillant), il faut rincer impérativement. Si vous laissez du savon noir sécher, il forme un voile gras qui, à la longue, ternit la brillance et attire la poussière.
3. L’effet sur les joints : l’angle mort de l’entretien
C’est souvent là que le bât blesse. Vous me rappelez souvent pour me dire : « Mes joints sont devenus gris alors que je nettoie bien ». Regardons cela de près.
Le savon de Marseille, utilisé correctement (dilution faible), préserve les joints de ciment. Comme il s’agit d’un savon à base d’huile d’olive, il ne les colore pas. En revanche, si vous utilisez un savon de Marseille bas de gamme contenant des agents de synthèse, vos joints peuvent jaunir.
Le savon noir est plus délicat sur les joints clairs. Si vous avez opté pour des joints blancs ou très clairs (une tendance que j’observe beaucoup dans les salles de bain modernes), le savon noir peut, à la longue, les ternir et leur donner un aspect jaunâtre ou grisâtre. Pour éviter cela, je préconise un rinçage à l’eau claire après chaque passage. Une astuce d’expert : pour les joints très sales, mélangez du savon noir avec un peu de bicarbonate de soude pour faire un masque, laissez poser 10 minutes, puis brossez.
4. L’aspect écologique et économique : le point de vue du terrain
En tant que professionnel soucieux de l’environnement (et du porte-monnaie de mes clients), je fais souvent le calcul.
Le savon de Marseille en bloc est l’option la plus économique et la plus écologique. Un bloc de 600g vous fait environ 15 à 20 litres de nettoyant multi-usages. Zéro plastique, biodégradable, et vous pouvez même l’utiliser pour la lessive. C’est le choix de la sobriété efficace.
Le savon noir (surtout en version pâte) est lui aussi très économique, mais attention aux conditionnements. Je vois fleurir beaucoup de savons noirs vendus en berlingots plastiques ou contenant des parfums artificiels. Pour un usage éco-responsable, je vous conseille le savon noir en bidon carton ou en pâte que vous diluez vous-même.
Mon avis d’expert : Pour vos sols, si vous devez n’en acheter qu’un, prenez un savon de Marseille solide. Il est plus polyvalent et moins risqué pour les sols fragiles. Le savon noir est un complément excellent pour les zones grasses (cuisine, atelier).
5. Erreurs fréquentes que je vois passer sur les chantiers
Je vais vous confier une anecdote. La semaine dernière, un client m’appelle paniqué : « Mon carrelage extérieur est tout blanc, on dirait qu’il a une maladie ! ». Je me déplace : le monsieur avait frotté son carrelage en grès cérame avec du savon de Marseille pur et avait laissé sécher au soleil. Résultat : un dépôt de calcaire et de savon incrusté. Pour rattraper ça, j’ai dû passer un décapant acide doux, ce qui est toujours dommage pour un carrelage neuf.
Voici la liste des erreurs à ne pas commettre :
- Ne pas rincer : Les deux savons laissent des résidus s’ils ne sont pas rincés. Un sol glissant est un danger domestique.
- Surdoser : Un bouchon de savon noir ou une cuillère de paillettes de Marseille suffisent pour 5 litres d’eau.
- Utiliser sur sol ciré : Si votre sol est en pierre naturelle déjà cirée, oubliez les deux. Le savon noir va dissoudre la cire, le savon de Marseille va la ternir.
- Mélanger avec de l’eau trop chaude : Pour le savon noir, l’eau bouillante détruit ses propriétés. Utilisez de l’eau tiède.
FAQ : Vos questions les plus fréquentes
Q : Puis-je mélanger savon noir et savon de Marseille pour laver mon sol ?
R : Je déconseille. Cela n’apporte aucun bénéfice supplémentaire. Vous allez créer une émulsion instable qui risque de laisser un film gras. Choisissez l’un ou l’autre selon votre besoin.
Q : Le savon noir rend-il le carrelage glissant ?
R : Oui, s’il n’est pas correctement rincé. C’est un problème courant. Pour les sols de salle de bain ou pour les personnes âgées, je recommande le savon de Marseille bien rincé, qui glisse moins.
Q : Quel produit choisir pour un sol en terre cuite non émaillée ?
R : Sans hésiter : le savon de Marseille. Il nettoie sans encrasser les micropores. Pour nourrir la terre cuite en profondeur, on utilise de l’huile de lin ou un produit spécifique, pas le savon noir.
Q : Est-ce que le savon noir fait briller le carrelage ?
R : Il donne un aspect « humide » et satiné, mais pas une brillance miroir. Si vous voulez un brillant intense sur un grès cérame, préférez un produit spécifique à base de résine, mais attention, cela peut rendre le sol très glissant.
Q : J’ai des traces blanches après passage au savon de Marseille, comment les enlever ?
R : Passez un chiffon microfibre imbibé d’eau claire avec un peu de vinaigre blanc. Le vinaigre dissout les résidus de calcaire et de savon. Frottez doucement et rincez.
Alors, savon noir ou savon de Marseille ? Après quinze ans à manier la truelle et la serpillière, j’ai une certitude : il n’y a pas de mauvais produit, il n’y a que de mauvaises utilisations. Si votre carrelage est moderne, lisse et situé dans une zone grasse, le savon noir vous offrira un nettoyage express et une patine agréable. En revanche, si vous chouchoutez une terre cuite authentique, des joints clairs ou un sol en pierre naturelle, le savon de Marseille en paillettes sera votre bouclier contre l’usure et les dépôts calcaires.
Je me souviens d’une cliente qui m’avait dit : « Je veux un sol qui sent bon le propre, mais qui ne me tue pas quand je sors de la douche ». On a opté pour un savon de Marseille pur, rincage systématique. Elle m’envoie encore des messages de remerciement deux ans après. L’entretien, c’est 50% du résultat final. Vous pouvez poser le plus beau carrelage du monde, si vous le lavez à l’eau de javel ou si vous laissez des résidus gras, il perdra tout son charme en six mois.
Alors, mon conseil du jour : ouvrez votre placard, lisez les étiquettes. Si vous voulez jouer la carte de la simplicité et de la polyvalence, optez pour le bloc de Marseille. Si vous voulez une efficacité redoutable sur les graisses et un aspect satiné, prenez du savon noir bio sans parfum. Et surtout, rincez, rincez, rincez! Un sol bien rincé, c’est un sol qui dure.
“Le carrelage, ça se pose une fois, mais ça s’entretient toute une vie. Choisissez votre savon comme vous avez choisi votre joint : avec soin.”
Sur ce, je vous laisse, il est temps que j’aille finir une pose en chevron pour un client pressé. Et pour ceux qui me demandent encore si on peut laver une mosaïque de marbre au savon noir… Non, vraiment non, appelez-moi avant de faire une bêtise ! À vos serpillières, et faites briller ces sols sans les abîmer.
