Lorsque l’on entreprend la rénovation d’une salle de bain ou la pose d’une crédence de cuisine, une question revient systématiquement sur le tapis, souvent au moment où le propriétaire découvre la facture des joints et de l’étanchéité. En tant que carreleur, je passe mon temps à expliquer une vérité qui semble contre-intuitive : la faïence, pourtant magnifique et lisse, ne vous protégera jamais d’un dégât des eaux à elle seule. Beaucoup de clients imaginent que cette couche de céramique émaillée forme une barrière étanche naturelle, comme une seconde peau imperméable. Pourtant, si l’on se fie aux lois de la physique et aux règles professionnelles du bâtiment, la réalité est tout autre. Comprendre pourquoi la faïence est perméable malgré les apparences est essentiel pour éviter des désordres structurels coûteux et garantir la longévité de vos ouvrages.
La faute au biscuit : retour sur la structure de la faïence
Pour saisir pourquoi votre mur de douche pourrait devenir une éponge si vous négligez l’imperméabilisation, il faut d’abord s’intéresser à ce qui se cache sous le vernis. La faïence est un matériau bicouche. Elle se compose d’une terre cuite (appelée « biscuit »), poreuse par nature, recouverte d’un émail vitrifié. Cet émail, c’est la partie brillante et colorée que vous voyez et touchez. Il est effectivement étanche.
Mais le problème, c’est que cet émail ne recouvre pas la totalité du carreau. Il ne protège que la surface visible. Les tranches (les côtés du carreau) et la face arrière (celle qui est scellée dans la colle) sont laissées brutes. Or, c’est précisément par ces zones non émaillées que l’eau va pénétrer. Lorsque l’eau stagne sur le carrelage, elle ne traverse pas le centre du carreau, mais elle s’infiltre inévitablement par les joints et par ces parties latérales sensibles. C’est la première raison fondamentale qui explique pourquoi la faïence n’est pas étanche par elle-même : elle est conçue comme un parapluie percé sur les bords.
Le rôle crucial des joints : le maillon faible de l’étanchéité
En tant que carreleur, je vous le dis avec le sourire mais avec fermeté : croire que la faïence fait barrage à l’eau, c’est comme croire qu’un panier en osier peut retenir l’eau parce qu’il est joli. Le principal point de fragilité, ce sont les joints de carrelage.
Même si vous utilisez un mortier-colle hydrofuge et un joint ciment ou époxy, ces espaces interstitiels sont des zones de moindre résistance face à l’humidité constante.
- Les joints ciment : Ils sont micro-poreux. Sous l’effet de la pression de l’eau (notamment dans une douche à l’italienne), l’eau finit par traverser ces micro-canaux par capillarité.
- Les joints époxy : Bien que beaucoup plus performants et considérés comme étanches en surface, ils ne sont pas non plus une solution d’étanchéité structurelle à eux seuls si le support en dessous n’a pas été traité.
L’eau qui passe par les joints va stagner derrière les carreaux. Elle va alors entrer en contact avec le support (placo, mortier, ancien carrelage) et, par capillarité, remonter ou descendre, causant des dégâts invisibles pendant des mois avant de se manifester par des moisissures, des cloques ou des décollements.
La réglementation DTU 52.1 : une obligation qui dit tout
Si vous faites appel à un professionnel ou si vous lisez les Documents Techniques Unifiés (DTU) , notamment le DTU 52.1, vous comprendrez rapidement que la loi du bâtiment ne considère jamais la faïence comme une protection contre l’humidité.
Le DTU stipule clairement que dans les pièces humides (salle de bain, cuisine, buanderie), l’étanchéité doit être réalisée avant la pose du carrelage. La faïence n’est qu’un revêtement de sol et de mur, pas une étanchéité. Elle a une fonction esthétique, hygiénique et de protection mécanique, mais certainement pas de barrière anti-infiltration.
Les systèmes d’étanchéité reconnus sont :
- Les complexes d’étanchéité sous carrelage (SÉC) : ce sont des membranes liquides (résines) ou des feuilles (polyéthylène) que l’on applique sur le support avant la pose.
- Les parois étanches : comme les pluches ou les bandes d’étanchéité pour les angles.
Sans cela, même la plus belle faïence italienne ne résistera pas à l’épreuve du temps. Je vois trop souvent des propriétaires devoir tout casser après trois ans parce qu’ils ont voulu faire des économies sur cette étape invisible.
Absorption d’eau : la classification qui ne trompe pas
Pour entrer encore plus dans le détail technique, sachez que les fabricants classent les carreaux selon leur taux d’absorption d’eau (norme NF EN 14411).
- Groupe BIa : Grès cérame émaillé (taux d’absorption < 0,5%). C’est le plus performant, quasi-imperméable.
- Groupe BIII : Faïence (taux d’absorption > 10%).
Oui, vous avez bien lu. La faïence traditionnelle absorbe plus de 10% de son poids en eau par sa face arrière et ses tranches. Dans une douche, ce n’est pas un simple contact, c’est une véritable aspiration. Si le support derrière n’est pas protégé, cette eau va dégrader la colle, faire gonfler les plaques de plâtre hydrofuges (qui ne sont que résistantes à l’humidité, pas étanches) et créer un terreau idéal pour les champignons.
C’est la raison pour laquelle, quand je pose de la faïence en crédence de cuisine, je peux parfois me passer d’étanchéité complexe (car l’exposition à l’eau est ponctuelle et faible), mais dans une douche, je ne prends jamais ce risque. Le choix du matériau est donc déterminant.
Les conséquences d’une mauvaise étanchéité
Parlons franchement des risques. En tant que carreleur, je vois défiler des chantiers de reprise où les clients me disent : « Mais pourtant, la faïence était belle et intacte en surface. » Oui, mais derrière, c’est l’apocalypse.
Voici ce qui se passe quand on oublie que la faïence n’est pas étanche :
- Décollement des carreaux : L’eau qui stagne derrière finit par désagréger la couche de mortier-colle. Les carreaux sonnent creux, puis finissent par se décoller. Un carreau de faïence qui tombe dans la douche, c’est dangereux.
- Odeurs d’humidité persistantes : Même en aérant, cette odeur de moisi revient. Elle est causée par les moisissures nichées dans le support humide, derrière les joints.
- Infiltration chez le voisin : Si votre salle de bain est à l’étage, l’eau qui traverse le support béton ou le placo finira par s’écouler vers le plafond du dessous. C’est à ce moment-là que les problèmes d’assurance commencent.
- Détérioration de la structure : Dans les maisons anciennes, les murs en pierre ou en brique absorbent l’eau. Avec le temps, cela peut provoquer des remontées de salpêtre et fragiliser les murs porteurs.
La fausse bonne idée : la faïence en douche sans receveur
Avec la mode des douches à l’italienne, beaucoup pensent qu’il suffit de mettre de la faïence au sol avec une pente pour que l’eau s’écoule. Grave erreur. Dans ce cas précis, le sol est en permanence soumis à une pression d’eau. Même avec des joints époxy, sans système d’étanchéité sous carrelage (SÉC) agréé, l’eau trouvera forcément son chemin.
Je me souviens d’une intervention chez un client qui avait posé lui-même sa douche. Il était fier de sa faïence bleu canard parfaitement alignée. Deux ans plus tard, le mur mitoyen de l’entrée présentait des auréoles noires. En cassant, nous avons découvert que l’eau avait traversé les joints, s’était glissée derrière les carreaux, et avait transformé la couche de mortier en bouillie. Le bois de la structure avait commencé à pourrir. La faïence était toujours impeccable en surface, mais le cœur du mur était mort.
Les solutions pour une étanchéité parfaite sous faïence
Alors, comment faire ? Doit-on abandonner la faïence ? Non, elle reste un matériau magnifique, économique et facile à poser. Il faut simplement accepter ses limites et l’associer à une étanchéité de support rigoureuse.
Voici la marche à suivre pour un résultat professionnel :
- Le support doit être sain et stable : Avant toute chose, le support (plaque de plâtre hydrofuge, mur maçonné, ancien carrelage) doit être parfaitement plan et solide.
- Application d’une étanchéité de type SÉC : J’applique une résine liquide (souvent à base de ciment modifié ou de polyuréthane) sur l’ensemble de la zone soumise à l’eau. Pour une douche, cela signifie les murs jusqu’à une certaine hauteur (généralement 1,80 m autour de la douche) et l’intégralité du sol.
- Traitement des angles et des sorties : C’est le détail qui fait la différence. Les angles murs/sol et murs/murs doivent être équipés de bandes d’étanchéité renforcées (souvent en toile de verre ou en polyéthylène) noyées dans la résine. Les sorties de douche, les robinets, tout doit être repris avec des manchettes d’étanchéité.
- Le choix de la colle : J’utilise systématiquement un mortier-colle C2TE (colle améliorée, à prise ralentie et déformable) pour les supports sensibles.
- Les joints : Pour les pièces d’eau, je recommande presque toujours le joint époxy. Certes, il est plus cher et plus délicat à poser, mais sa résistance à l’eau et aux produits ménagers est sans commune mesure avec le joint ciment classique.
FAQ : Vos questions sur l’étanchéité de la faïence
Q : Puis-je poser de la faïence directement sur du placo hydrofuge dans ma douche ?
R : Non. Le placoplâtre hydrofuge (BA13 hydro) résiste à l’humidité ambiante, mais pas à l’eau en projection ou en stagnation. Si vous posez de la faïence directement dessus sans étanchéité liquide, l’eau finira par traverser les joints et faire gonfler le plâtre. Il est impératif d’appliquer un système d’étanchéité (membrane ou résine) sur le placo avant la pose.
Q : Est-ce que les joints époxy rendent la faïence étanche ?
R : Ils améliorent considérablement l’étanchéité de surface, mais ils ne protègent pas le support si celui-ci n’est pas traité en amont. Ils réduisent fortement les risques de capillarité, mais en cas de fissure microscopique ou de défaut de mise en œuvre, l’eau peut toujours s’infiltrer par la tranche des carreaux ou par un angle mal fini. L’époxy est un excellent complément, pas une solution miracle.
Q : Quelle est la différence entre un carreau de faïence et un grès cérame pour l’étanchéité ?
R : Le grès cérame (pleine masse) a un taux d’absorption d’eau inférieur à 0,5%, ce qui le rend quasiment imperméable, même sur les tranches. La faïence absorbe plus de 10% d’eau. En zone très humide, le grès cérame est donc intrinsèquement plus sûr, mais il nécessite tout de même une étanchéité de support conforme au DTU.
Q : Combien de temps faut-il attendre avant de faire les joints après avoir posé la faïence ?
R : Il faut patienter au minimum 24 à 48 heures après la pose pour que le mortier-colle ait bien séché. Si vous jointoyez trop tôt, vous emprisonnez l’humidité de la colle, ce qui peut empêcher une bonne adhérence du joint et favoriser les remontées d’humidité par la suite.
L’art du carreleur, c’est ce qui ne se voit pas
En définitive, si vous retenez une chose de cet article, c’est que la faïence est une merveilleuse illusion d’optique. Elle brille, elle habille, elle sublime vos espaces, mais elle reste une éponge déguisée en reine du carrelage. Croire qu’elle peut, à elle seule, protéger votre maison de l’eau, c’est prendre le risque de transformer votre salle de bain en bombe à retardement.
Mon métier de carreleur m’a appris une vérité simple : la beauté d’un carrelage se mesure à ce que l’on cache. Derrière chaque faïence bien alignée qui dure vingt ans, il y a une étanchéité irréprochable qui ne demande jamais la parole. Alors, oui, le chantier est un peu plus long. Oui, le budget grimpe légèrement quand on ajoute une résine liquide et des bandes d’étanchéité. Mais face à la facture d’une reprise complète avec démolition, moisissures et procédures d’assurance, le calcul est vite fait.
« Une belle faïence sans étanchéité, c’est comme un parapluie sans toile : ça fait chic, mais ça ne sert à rien sous la pluie. »
Pour finir sur une note d’humour, je dirais que si la faïence était étanche par elle-même, les carreleurs comme moi seraient au chômage technique. Nous devrions alors nous recycler dans la sculpture sur gruyère ou la vente de passoires… Mais rassurez-vous, tant que l’eau cherchera à passer par les joints et que les clients voudront des douches à l’italienne, nous aurons encore de beaux jours devant nous — de préférence secs, derrière nos membranes d’étanchéité !
Prenez soin de vos murs, ils vous le rendront bien. Et si vous avez un doute, n’hésitez pas à faire appel à un pro qui connaît les DTU sur le bout des doigts. Car après tout, dans une maison, ce qui ne se voit pas est souvent ce qui compte le plus
